Avec des restes de lumière

ici, le paysage emporte tout.  C’est lui qui décide. Le vent, les vignes, les collines de pierres et les rivières. Cette âpreté.

Je suis venue là pour me mettre au pas du paysage. Avoir de quoi lutter, mettre mon énergie au défi. Durer. Connaître mon ennemi, postée en sentinelle sur mon sentier étroit.

D’où que je vienne, je finis toujours par traverser ces espaces désolés, éblouissants, qui me ramènent chez moi. Chaque jour, je suis ce cheval idiot qui galope à perdre haleine vers une odeur connue, une chaleur en mémoire, un seul lieu possible, sans me poser d’autres questions que celle de l’abri domestique. Je perpétue ce mouvement rudimentaire depuis quelques années déjà et j’y trouve un repos.

Le village est pourri : disparate, déglingué, rapiécé comme un vieux camion aux tôles froissées, sale. Le village est archaïque. Mais il est posé exactement au centre d’un lieu qui pourrait incarner la naissance du monde : nu, confiant, plein. Un paysage de premier jour, d’une beauté Première.

Chaque soir, mon fourgon bleu immortel quitte le val en faisant tousser les tôles sur la route défoncée, il enjambe la rivière, monte, monte encore parmi les collines, en faisant grincer les vitesses dans les virages, dépasse l’épaisse rangée de cyprès centenaires qui tente encore de protéger les morts anciens des querelles modernes, rétrograde, ralentit, et soudain le voici : haut, improbable, tombé du ciel, niché comme un oiseau imprudent dans un nid de hasard. Imprenable.

De toute façon, personne n’en veut, ou presque. Le village est si petit, si difficile à comprendre, si discordant…

Je suis arrivée. C’est là. Je coupe le moteur, comme une enfant qui arrête de parler, met son index en croix sur les lèvres et joue à arrêter le monde. En un instant, il me semble que le monde m’obéit. Tout s’arrête. Le vent. Les collines, les pierres. Tout se tait et attend.

Enfin le paysage se révèle : on peut y lire l’écriture des vignes, son manuscrit secret, dans l’alignement de ses mystérieux idéogrammes aux jambes noires. Un texte sacré se déploie en silence et met tout le paysage au pas de ces mots. Ici, depuis toujours, c’est la vigne qui raconte. La grande narratrice, c’est elle.

Je viens ici pour déchiffrer l’espace, pour lire le paysage, habiter le silence. Je veux croire à la vertu du temps qui ne passe pas, du temps qui dépose, du temps qui reste. Je veux croire à la poussière, qui a dessiné les collines, le petit volcan éteint, au bout du village, au pied duquel on trouve encore des traces de la mer ancienne, sous forme de coquillages fossilisés, bivalves, huîtres ou tutus pointus tout en spirales, dont je ne connais pas le nom -ces mêmes coquillages que je trouvais sous le sable, dans mon enfance, le long de cette plage déserte où je passais l’été avec mes parents et mon frère, sous la tente fragile en toile orange. Je me souviens que je m’endormais en les tenant dans la main. En remuant doucement les doigts, je faisais jouer leur petite musique du départ vers les rêves.

Presque chaque soir, j’essaie d’imaginer ce village au bord de la mer, d’emporter son image tendre dans ma nuit.

Ici, au-dessus des vignes, dans le silence des récits entrevus, ne battent plus que les bourrasques de vent et les ailes des grands oiseaux qui planent dans les courants ascendants. Milans noirs, rapaces, vautours grisés d’espace. Solitaires, et agressifs avec les intrus. Quand le vent cesse, le ciel se poudroie de nuées d’étourneaux, qui dessinent d’amples mouvements de danse dans les airs. Solidaires, pour échapper à leurs prédateurs et économiser l’énergie qu’il faut déployer pour lutter contre le frottement de l’air sur leur petite masse de plumes.

Solitaires et solidaires partagent le même ciel, mais jamais ne se mêlent, jamais ne se frôlent. Comme au village, scindé en deux clans coupés net : les « Icis » et les « Nulle parts ». Les Icis, solidaires décident pour les Nulle parts solitaires, qui ne vont même plus voter et se fréquentent à peine. Même les langues s’en mêlent : chacun parle son dialecte. Le seul langage commun est celui du vin, qui a le pouvoir universel de délier toutes les langues, sans distinction d’origine.

C’est dans cette curieuse société de discorde, au milieu de cette antique « Terre du milieu » écrite de vignes noires, ce petit village perché qui fut un bord de mer, que je vis, avec des restes de lumière.

Solitaire.

 

 

 

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