Reflet

Face au lit, l'armoire de la chambre d'Andernos porte un grand miroir. Dès le XIX e siècle, l'armoire à glace remplace dans la chambre de Madame l'armoire de mariage. Elle devient l'un des marqueurs sociaux des classes bourgeoises. Dans l'espace intime de la chambre à coucher, la femme contemple son corps apprêté, coloré, parfumé avant de l'exposer dans le reste de la maison et à l'extérieur.

À partir des années 1920, achetée à crédit par les ouvriers les moins pauvres et les employés, elle signe leur désir d'élévation vers un horizon convoité, celui de la petite bourgeoisie. Trop grande pour une pièce de dimensions souvent modestes, l'armoire à glace de l'intérieur ouvrier est comme le bœuf de la fable, en instance d’éclatement. Cette massivité rassure, protège, est un capital. Elle contient les draps, les taies, les serviettes de toilette, les vêtements, tout ce qui caresse le corps, le protège, le réchauffe.

Et le miroir pose la question : que vas-tu faire de ce corps aujourd'hui, ce soir, cette nuit ? Il donne l'illusion d'un espace intime plus grand et d'un corps reconquis.

Voilà trente ans, avec mon Semflex moyen format, j'ai photographié le reflet de mon grand-père dans ce miroir. Sur cette image carrée, il me sourit avec amour, regardant lui aussi mon visage dans le miroir. Son regard passe au-dessus de l'objectif, car je tenais l'appareil sur mon ventre, le visage penché sur le verre dépoli.

J'aime cette photo pour son élégance, la douceur de la lumière, les jeux délicats d'une attention réciproque et indirecte.

L'armoire est toujours là, le miroir sur la porte reflète la pièce où je me tiens seul. Je viens sentir ici une présence. Je regarde mon reflet.

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