Coulée verte
Ce n’est que quand il a sonné à la porte que j’ai réalisé.
Les cheveux que je voyais voler au vent était les siens. J’avais 17ans et la terrasse de la maison donnait vu sur un terrain de football bordé d’une coulée verte. Il y jouait régulièrement allais-je apprendre. Je savais qu’il habitait dans un quartier voisin. Je l’avais croisé dans le bus, un jour, avec mon frère. Lorsque nous étions enfants, nous habitions au centre ville et nous étions aussi voisin. L’un après l’autre, nous avons déménagé et à nouveau voisin. Il avait été le monde entier pour moi, quand nous étions enfants. Le monde entier en sa personne venait me sortir de ma solitude pour me faire découvrir les vrais cookies américains, ou juste discuter. Puis il avait essayé de m’embrasser, je l’avais repoussé, et c’était la fin de ses visites quand il savait que mon frère n’était pas à la maison.
6 ans plus tard, le monde entier, essoufflé et transpirant, sonnait à la porte. 6 ans plus tard j’ai eu le même réflexe de lui dire que mon frère n’était pas à la maison, et il a sourit quand il a admit que c’était moi qu’il venait voir. Il m’avait vu assise à la terrasse, quand je n’avais pas vu son visage derrière ses cheveux qui volaient au vent. Il voulait reparler de ce baiser raté vieux de 6 ans, il voulait discuter. Pas ce jour là mais peut-être dans l’été quand il serait revenu de ses vacances en Espagne. J’ai repensé au cookie, le vrai américain, pas les biscuits secs qu’on achetait en super marché. Il y a 6 ans, ils étaient rares, et aujourd’hui, on les trouvait dans toutes les bonnes boulangeries. Il voulait discuter et d’ici 2 semaines, il serait revenu d’Espagne, alors je n’avais qu’à me montrer lorsqu’un groupe jouait au foot. Il me verrait derrière ses cheveux et sonnerait à la porte.
Deux semaines plus tard, j’étais à la terrasse dès le début du match. Aucun intérêt pour le foot, je contemplais la coulée verte. Elle avait été construite pour permettre un lotissement dans une zone inondable. Elle recueillerait l’eau et nous garderait au sec. Un chemin zigzaguait d’un bout à l’autre créant des plateaux. Combien de mettre de dénivelé ?
Combien de jours de pluie la remplirait ?
Combien de temps avant que le terrain de foot en son centre ne réapparaisse en cas d’inondation ? La végétation avait -elle été choisie pour sa capacité à survivre sous l’eau ? La végétation avait-elle été choisie ?
Quand je pense à cette coulée verte, c’est toujours en été. Je n’ai pas de souvenirs des autres saisons. Perdait-elle son feuillage et sa verdure en automne ? Semblait-elle grise en hiver ? La photo mentale que j’ai d’elle est verte, foisonnante. Pourtant, je suis restée à la regarder jusqu’au mois de décembre. Assise à la terrasse, j’attendais patiemment que le monde entier vienne courir dans cette verdure. À la mi-décembre, le ciel était bleu avec quelques nuages. Il devait être
venteux, car je me souviens les voir passer vite dans le ciel.
Ce jour là, sans cérémonie, j’ai appris que ses cheveux ne volaient plus au vent. Il s’était noyé en Espagne. N’aurait-il pas pu attendre que le terrain de foot s’inonde ? Il avait coulé loin de ce vert. Le monde entier, rayé de la carte, une part de moi n’a jamais plus eu d’ailleurs où aller, et est restée là, dans cette coulée verte, en été.
Mélodie Melak, basée à Berlin, est une artiste sonore qui exerce dans le milieu des musiques expérimentales et improvisées. Son projet consiste en des instruments électroniques analogues auto-construits, qui sont reliés à des plantes.
Ces instruments traduisent en fréquences sonores plusieurs phénomènes inhérent à la vie des plantes. Par exemples: les impulsions électriques dont les plantes se servent pour communiquer entre elles ou les flux d'hormones défensives. La plante interagit en un lapse de temps relativement court avec les instruments qui sont branchés sur elle (entre quelques minutes et une demi-heure en fonction de la plante, de sa grosseur, de son état de détresse ou de bonne santé, etc.), changeant ainsi de manière continuelle et imprévisible la fréquence sonore.
Sur scène, Mélodie traite et compose avec les sons produits et modulés en direct par les plantes. Le dialogue qui s'instaure dans ce processus, pose la question du performeur. Mélodie joue t-elle des plantes ou les plantes jouent-elles de Mélodie?
Son travail artistique se décline en performances live, installations sonores et installations performatives. Brouillant la frontière entre le messager, le message et le récepteur, elle aime questionner la place et
le rôle de la performeuse et du public dans l'art expérimental. En interrogeant ces entités, elle explore la relation entre l'individuel et le collectif, le point charnière entre solitude et communauté.