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Amoureux en 30 “

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo Gabrielle Henderson)

Un jour qu'adolescent j'étais assis sur ce banc, place de la Forêt, en train de dessiner un portrait, une jeune femme inconnue s'est assise près de moi. Elle a parlé de mon dessin, m'a demandé qui je représentais. C'était un visage de femme, inspirée d'une publicité dans un magazine.

J'utilisais des pastels secs de marque Talens, modèles Rembrandt, que je venais de découvrir. « Je peux vous poser une question ? » Oui, ai-je répondu. « Quand on veut vraiment faire quelque chose, pensez-vous qu'on doive le faire ? »

J'ai senti la réponse attendue. Je l'ai donnée. Mon cœur battait plus fort. J'avais l'impression qu'un événement réel, enfin, se produisait. Après des années de fonctionnement, un rideau se déchirait et j'entrais dans mon film intérieur. À moins que ce ne soit lui qui fût jeté à l'extérieur. J'ai parlé de regrets. Elle est partie dire ce qu'elle avait à dire. À qui ?

Dans un carton, rangé dans mon bureau, dort ce portrait. Il est sans doute ce qui avait conduit cette jeune femme à m'aborder. Cette représentation, cette apparition. Celle que j'imaginais surgissait dans l'espace du réel. Jusqu'à ce jour, cela ne m'a pas aidé à distinguer le monde de ses représentations.

Je suis tombé amoureux en trente secondes, puis je l'ai regardée partir. Pendant des années, j'ai réalisé de grands dessins avec ces pastels. Des corps défigurés, éventrés, déformés et souvent seuls. Autopsies et cauchemars figés à la surface du papier. Avec ces pastels, dans cette boîte, toujours près de moi au moment où j'écris. Et d'autres, achetés par la suite.

Pour retrouver cet instant sur le banc.

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Reflet

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo Milada Vigerova)

Face au lit, l'armoire de la chambre d'Andernos porte un grand miroir. Dès le XIX e siècle, l'armoire à glace remplace dans la chambre de Madame l'armoire de mariage. Elle devient l'un des marqueurs sociaux des classes bourgeoises. Dans l'espace intime de la chambre à coucher, la femme contemple son corps apprêté, coloré, parfumé avant de l'exposer dans le reste de la maison et à l'extérieur.

À partir des années 1920, achetée à crédit par les ouvriers les moins pauvres et les employés, elle signe leur désir d'élévation vers un horizon convoité, celui de la petite bourgeoisie. Trop grande pour une pièce de dimensions souvent modestes, l'armoire à glace de l'intérieur ouvrier est comme le bœuf de la fable, en instance d’éclatement. Cette massivité rassure, protège, est un capital. Elle contient les draps, les taies, les serviettes de toilette, les vêtements, tout ce qui caresse le corps, le protège, le réchauffe.

Et le miroir pose la question : que vas-tu faire de ce corps aujourd'hui, ce soir, cette nuit ? Il donne l'illusion d'un espace intime plus grand et d'un corps reconquis.

Voilà trente ans, avec mon Semflex moyen format, j'ai photographié le reflet de mon grand-père dans ce miroir. Sur cette image carrée, il me sourit avec amour, regardant lui aussi mon visage dans le miroir. Son regard passe au-dessus de l'objectif, car je tenais l'appareil sur mon ventre, le visage penché sur le verre dépoli.

J'aime cette photo pour son élégance, la douceur de la lumière, les jeux délicats d'une attention réciproque et indirecte.

L'armoire est toujours là, le miroir sur la porte reflète la pièce où je me tiens seul. Je viens sentir ici une présence. Je regarde mon reflet.

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Déprise

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo Olga Drach)

Mon lien avec la réalité s'évapore lentement. Invisible à l'œil nu, cette déprise ne semble pas connaître de remède. Je hante des lieux familiers avec l'espoir de m'y retrouver, mais vraiment, je n'y suis plus.

Les plantes continuent de pousser, pour peu qu'elles soient arrosées. Mais au cœur de l'été, le soleil brûle les herbes et l'arrosage devient inutile.

Un hiver et un printemps seront nécessaires pour reverdir le petit jardin.

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L’usage d’un lieu

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo Friderike)

J'ai vu un couvreur sur le toit d'une maison. Le lendemain, j'ai discuté avec un jeune homme sur le point d'apprendre ce métier. J'ai vu la bâche, le soleil, les tuiles abîmées. J'ai vu la pente, l'échelle, le camion.J'ai vu le danger. Et l'homme seul sur le toit, lui et pas un autre, pas le propriétaire de la maison, pas le maire de la ville, pas moi.

Après quarante ans à vivre dans la maison d'Andernos, il faut réparer le toit, repeindre le mur, rénover la cuisine. L'usage d'un lieu le fait disparaître. Son abandon plus encore. On paie des artisans pour prolonger l'illusion. Mais il faut prendre patience, l'artisan est un homme attendu.

Sur les tuiles de terre cuite, une abeille apparaît en bas-relief. C'est le modèle Marseille , fabriqué par la société Monier. Elle appartient à la famille des Grands Moules Faible Galbe, triple emboîtement, double recouvrement et pureau variable, 12,5 à 14 au m 2 . Son jeu d’assemblage usuel est de 4 cm en longitudinal et de 0,4 cm en transversal. Sa pose se fait à joints croisés de droite à gauche, sur liteaux conformément à la norme d’application NF P 31-202 [DTU 40.21]. Sa mise en œuvre est effectuée à l’aide de l’ensemble des pièces spécialement étudiées pour réaliser une pose à sec des faîtages et des rives, comme indiqué dans le DTU.

Le toit de la maison s'affaisse et forme un plan incurvé. Il cache des pannes courbes, suffisamment solides toutefois. Le bois de ces poutres aura bientôt cent ans. Si les xylophages le laissent tranquille, il durera quelques années. Le temps de penser à la mort.

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Coulée verte

COULÉE VERTE
Par Mélodie Mélak

(photo Joshua Tsu)

Ce n’est que quand il a sonné à la porte que j’ai réalisé.
Les cheveux que je voyais voler au vent était les siens. J’avais 17ans et la terrasse de la maison donnait vu sur un terrain de football bordé d’une coulée verte. Il y jouait régulièrement allais-je apprendre. Je savais qu’il habitait dans un quartier voisin. Je l’avais croisé dans le bus, un jour, avec mon frère. Lorsque nous étions enfants, nous habitions au centre ville et nous étions aussi voisin. L’un après l’autre, nous avons déménagé et à nouveau voisin. Il avait été le monde entier pour moi, quand nous étions enfants. Le monde entier en sa personne venait me sortir de ma solitude pour me faire découvrir les vrais cookies américains, ou juste discuter.  Puis il avait essayé de m’embrasser, je l’avais repoussé, et c’était la fin de ses visites quand il savait que mon frère n’était pas à la maison.

6 ans plus tard, le monde entier, essoufflé et transpirant, sonnait à la porte. 6 ans plus tard j’ai eu le même réflexe de lui dire que mon frère n’était pas à la maison, et il a sourit quand il a admit que c’était moi qu’il venait voir. Il m’avait vu assise à la terrasse, quand je n’avais pas vu son visage derrière ses cheveux qui volaient au vent. Il voulait reparler de ce baiser raté vieux de 6 ans, il voulait discuter. Pas ce jour là mais peut-être dans l’été quand il serait revenu de ses vacances en Espagne. J’ai repensé au cookie, le vrai américain, pas les biscuits secs qu’on achetait en super marché. Il y a 6 ans, ils étaient rares, et aujourd’hui, on les trouvait dans toutes les bonnes boulangeries. Il voulait discuter et d’ici 2 semaines, il serait revenu d’Espagne, alors je n’avais qu’à me montrer lorsqu’un groupe jouait au foot. Il me verrait derrière ses cheveux et sonnerait à la porte.

Deux semaines plus tard, j’étais à la terrasse dès le début du match. Aucun intérêt pour le foot, je contemplais la coulée verte. Elle avait été construite pour permettre un lotissement dans une zone inondable. Elle recueillerait l’eau et nous garderait au sec. Un chemin zigzaguait d’un bout à l’autre créant des plateaux. Combien de mettre de dénivelé ?
Combien de jours de pluie la remplirait ?
Combien de temps avant que le terrain de foot en son centre ne réapparaisse en cas d’inondation ? La végétation avait -elle été choisie pour sa capacité à survivre sous l’eau ? La végétation avait-elle été choisie ?

Quand je pense à cette coulée verte, c’est toujours en été. Je n’ai pas de souvenirs des autres saisons. Perdait-elle son feuillage et sa verdure en automne ? Semblait-elle grise en hiver ? La photo mentale que j’ai d’elle est verte, foisonnante. Pourtant, je suis restée à la regarder jusqu’au mois de décembre. Assise à la terrasse, j’attendais patiemment que le monde entier vienne courir dans cette verdure. À la mi-décembre, le ciel était bleu avec quelques nuages. Il devait être
venteux, car je me souviens les voir passer vite dans le ciel.

Ce jour là, sans cérémonie, j’ai appris que ses cheveux ne volaient plus au vent. Il s’était noyé en Espagne. N’aurait-il pas pu attendre que le terrain de foot s’inonde ? Il avait coulé loin de ce vert. Le monde entier, rayé de la carte, une part de moi n’a jamais plus eu d’ailleurs où aller, et est restée là, dans cette coulée verte, en été.

Mélodie Melak, basée à Berlin, est une artiste sonore qui exerce dans le milieu des musiques expérimentales et improvisées. Son projet consiste en des instruments électroniques analogues auto-construits, qui sont reliés à des plantes.
Ces instruments traduisent en fréquences sonores plusieurs phénomènes inhérent à la vie des plantes. Par exemples: les impulsions électriques dont les plantes se servent pour communiquer entre elles ou les flux d'hormones défensives. La plante interagit en un lapse de temps relativement court avec les instruments qui sont branchés sur elle (entre quelques minutes et une demi-heure en fonction de la plante, de sa grosseur, de son état de détresse ou de bonne santé, etc.), changeant ainsi de manière continuelle et imprévisible la fréquence sonore.
Sur scène, Mélodie traite et compose avec les sons produits et modulés en direct par les plantes. Le dialogue qui s'instaure dans ce processus, pose la question du performeur. Mélodie joue t-elle des plantes ou les plantes jouent-elles de Mélodie?

Son travail artistique se décline en performances live, installations sonores et installations performatives. Brouillant la frontière entre le messager, le message et le récepteur, elle aime questionner la place et
le rôle de la performeuse et du public dans l'art expérimental. En interrogeant ces entités, elle explore la relation entre l'individuel et le collectif, le point charnière entre solitude et communauté.

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L’envers du décor

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo Iga Palacz)

Certains lieux vous ont fabriqué, et quand vous y revenez, vous les avez fabriqués. Je fabrique ce banc, ce pin, cette lumière. Au fur et à mesure qu'ils apparaissent, je les modèle, les désire. Les nouveautés même sont créées au fil des pas, et je suis heureux d'avoir autant d'imagination.

Le soleil tourne dans le ciel à travers les aiguilles, des chaises de camping sont repliées, des ballons, des torses nus. Ici, je regarde le décor et l'envers du décor, l'un avec l'autre embrassés. Les gréements tintent au vent, un rappel que personne ne suit.

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Voix continue

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photos Krista Mangelsone)

Parfois, je voudrais entendre une voix, et n'entendre que ça. Mais toujours demeure un pied frottant le sol, une porte qui grince, une abeille. Je m'y accoutume, avec une pointe de tristesse. Mais il y a pire. Il arrive que la voix soit ligotée par une musique.

Rayonnante de sottise, elle se pavane sur la voix et, croyant les portes ouvertes, l'écrase. La voix continue, indifférente. Résignée, blasée, détachée du monde et cramponnée au texte.

Peu d'événements pourraient la faire chanceler. Il est toujours l'heure de se tenir debout quand une chose doit être dite. Le parleur sait attendre. Cette pensée m'est venue alors que j'étais étendu dans le canapé-lit à Andernos.

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L’écriture

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo par Olenka Varzar)

Il y avait du monde sur la jetée. Une rue piétonne un jour de soldes. La nuit était presque tombée, les images sur les téléphones étaient de tristes étoiles. La pose se répétait, les modèles changeaient. Des points faisaient motif dans un panorama glissant dans l'obscurité. Un artiste de rue terminait son spectacle et la foule criait encore un peu.

Un vent tiède me nourrissait, les paroles des passants parasitaient mon expérience. Je regardais des couples s'enlacer, des adolescents se bousculer, des grands-mères demander une photo avec leurs petits-enfants. J'étais exactement comme eux, sans problème.

Mais je cherchais l'écriture.

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Au sujet de l’extinction

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo par Piotr Chrobot)

C'est au sujet de l'extinction. Cette phrase, cette soirée, comme le reste. C'est au sujet du maquillage lancé pour masquer l'extinction. Il n'est jamais convaincant. On le perçoit toujours. On l'avale comme cet aliment de cantine scolaire, sans plaisir, sans mémoire. Il apaise la douleur, il trouble la vision.

Ce qui s'éteint devient flou, rétrécit, mais ne s'efface pas. Car l'extinction n'est pas l'effacement. Le nom, comme le corps, se disperse en bribes. Le Café de la Plage a changé de nom, de fonction, a été détruit. Il reste quelques grains de sable déplacés de jour en jour et ravalés par l'océan qui les a crachés.

Le mieux est de parcourir la ville la nuit à vélo, sans autre but que passer une heure ou deux à chercher des images, des silhouettes, des maisons. On ne se perd pas assez.

L'hôtel-restaurant L’Étoile est aujourd'hui fermé pour travaux.

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Suicide par les fluides

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo par Freddy Kearney)

Au restaurant L’Étoile . L'homme fume une cigarette électronique. L'objet,énorme, ressemble à un enregistreur numérique. Mais il ne capte pas les sons. Seulement les programmes pour fumer. L'homme aspire fort. Il penche la tête en arrière et souffle un nuage de fumée vers le haut. La fumée se déplace vers les clients du restaurant installés sur cette terrasse. Son ami lui dit qu'il enfume tout le monde. L'homme dit non. La fumée monte, visite chaque table, fait son travail de fumée. Il aspire et souffle cinq fois. L'objet reste posé sur la table. Il finit son verre de vin et reprend sa cigarette électronique. Il se sert du vin. Je prends acte de ce besoin de fumées, de vapeurs, de liquides.
Je le nomme : suicide par les fluides. J'ai connu ici un fumeur de gitanes, une fumeuse de Peter Stuyvesant
("L'homme qui inventa New York"), des fumeurs de Gauloises.

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Modulation des corps

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo par Dim Hou)

Étendu à terre, à genoux, accroupi, la tête en bas, assis sur une chaise. Et passer de l'un à l'autre. Bouger, d'accord. Peu importe comment. Qu'est-ce qui te fait bouger ? Quelle raison incontournable fait basculer chaque corps et l'extirpe des espaces de la routine ? Rien qu'un mot pourrait recouvrir, une phrase pourrait éclairer.

La lumière crée le corps en mouvement autant que le mouvement lui-même. Sans lumière, le corps est immobile. Sans mouvement, le corps est invisible. Sauf si le corps se laisse traverser par une voix, un chant, une ligne mélodique. Alors il n'y a plus de corps qui tienne. Une brise s'installe et c'est une voix. Avec son commencement, ces moments qui s'évaporent, ses modulations. Les oiseaux en disent autant, quand vient la fin de l'hiver parmi les pins parasols.

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Voyageurs détachés

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo : Pablo Hermoso)

Que cherches-tu à la surface des tableaux, des écrans, des miroirs ?
Si tu le savais, tu ne les regarderais plus.

Quelques rares voyageurs arpentent comme toi les surfaces, sans savoir ce qu'ils cherchent. Ils se détachent des habitudes de vision et rafraîchissent leur œil à volonté. Mutants inattendus, ils sont ainsi faits, et l'écho de leur voix se perd dans les voix tissées de la foule.
Enfin ils y sont, traversent des régions inhabitées et sont joyeux de leurs trouvailles, qu'ils font sans le vouloir. L'étonnement est leur trésor. Personne ne désire les mots qu'ils portent, leurs récits provoquent indifférence ou sarcasme.

Ils évitent les poings qui ne savent plus parler. Rien n'entame leur capacité d'étonnement.
Bien sûr, ceux n'ayant que la communication pour seul recours ne les aiment pas. Ils lèvent les yeux au ciel, soufflent, tournent les talons au milieu de la conversation. Ils s'éloignent en se dandinant, tout gonflés par les livres qu'ils n'ont pas lus. Les tableaux qu'ils n'ont pas vus. Les vies qu'ils ne veulent pas
vivre.

Ce que je cherche est ici.
J'aime les voyageurs détachés, et leur voix me trouve à Andernos.

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Maison Claudine

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo : Bette Jane Camp)

Je regarde les appartements posés les uns sur les autres, empilés, alignés, suspendus sous le ciel. À peine secoués, leurs habitants se répandent dans l'atmosphère comme des cristaux de sel versés sur la nourriture. Mais ils tombent sans fin.

Au début, ahuris et paniqués, ils hurlent sans bruit. Ils regrettent leur famille, leur travail, leur petit chez eux. Mais bien vite ils aiment tomber, et la chute devient leur manière de vivre, leur vie tout entière. Ils se détendent, se remémorent une comptine de leur enfance. Certains s'endorment, et au réveil, goûtent l'air frais sur leurs joues.

Parfois, ils sont percutés par des avions de ligne dont ils font exploser la turbine. La carcasse de l'engin se disloque et les passagers sont aspirés à l'extérieur. Ils croisent en tombant vers le ciel ceux qui s'envolent vers la Terre, et à peine auront-ils échangé quelques mots qu'ils oublieront l'existence les uns des autres.

Il existe des maisons faites pour vivre dehors. J'en connais une. Elle s'appelle Claudine.

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Pieds vivants

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(photo : Chantal)

Nous avons des chaussures de sport, légères et confortables. Elles nous permettent de bondir d'un sujet à l'autre, de voyager loin, de peser dix grammes. On en parle, elles nous parlent, elles nous racontent.
Remplacées après six mois, elles sont en permanence à nos pieds, interfaces élastiques avec la Terre, qu'elles dévorent sous d'autres tropiques.

Toujours dans son cocon, le pied reste à l'état de larve. Aveugle, privé de lumière et de son, il s'ennuie. Il voudrait être une chaussure. Une table.
N'importe quel objet qu'un regard effleure chaque jour.

Le soir, après une journée à jouer au foot en tongs, à construire des cabanes dans un sable mêlé de terre de bruyère, mes pieds étaient noircis, blessés par les aiguilles de pin. Pieds vivants à Andernos.

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René et Paulette

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

(Photo Quaid Lagan)

À gauche, en sortant de la maison, se trouve un terrain de pétanque.
Longtemps, ce fut un rectangle de gravier aux contours mal définis, remplacé depuis quelques années par un espace bordé de rondins de bois. Sur le côté, une table de pique-nique et un lampadaire municipal. Des bancs, des pins, une plaque de fonte, l'herbe brûlée, une boîte à lettres. Les éléments du décor demeurent.

Cette maison appartenait à mes grands-parents, René et Paulette, mon père en a hérité.

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La menace douce

ANDERNOS
Par Lionel FONDEVILLE

Le crème de la page me regarde depuis des mois. Que veut-il ?
La lecture est partie en vacances, l'écriture l'a suivie. Voici quelques années, les phrases se bousculaient. Aujourd'hui, elles serpentent sous terre, lombrics, taupes et vouivres démembrées. Les fragments ont dépassé la putréfaction. Fossiles, quasi-poussière, ils ont gardé leur capacité de murmure. Chaque nuit, chaque jour, ils chantent leur cantilène improvisée, assourdie, voix des vacanciers quand j'ai la tête sous l'eau dans le Bassin d'Arcachon. Je les entends. Ils ont toujours à dire, et je regrette de n'y rien comprendre.

Ils tentent d'émerger. Leur effort me touche. Je pense à l'éclosion prochaine, je les prendrai par brassées, comme les livres de poche qu'on n'a jamais fini d'entasser. À l'air libre, je ne les comprendrai pas davantage. J'ai désappris leur langue. Un mot sera parfois déchiffré, trop mal pour construire le sens de l'ensemble. J'ai oublié ma propre langue, l'ai remplacée par celle qu'on ma vendue, placée comme une encyclopédie ou une assurance, au porte à porte, au flan, à l’esbroufe. Je la déteste, mais je la parle. Elle me permet de donner le change dans cette kermesse sans musique.

L'œil intérieur est menacé. Il voit dans les brouillards et les nuits, dessine et redessine en permanence les contours du monde, distingue un chant dans un vacarme, un visage dans la cohue. La menace est douce, anonyme. Lente, elle joue pendant des années, sûre d'elle-même comme la vague au pied de la falaise
calcaire. Amusés par les découpes de la roche, aveuglés par leur blancheur, les spectateurs s'immobilisent. Ils oublient qu'un mouvement est possible.
Mais le voici.
Aujourd'hui, place de la Forêt à Andernos, j'écris cette page.

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